L'histoire de
JACQUOU LE CROQUANT

Article écrit par M. Jean GAVEL après la sortie du film.
Fanlac, vous connaissez? Il y a peu de temps encore, ce nom n'éveillait guère d'échos aupès de la grande majorité des français. Mais, depuis cette fin de l'année 1969 où fut diffusé le feuilleton télévisé "Jacquou le Croquant", les choses ont bien changé, on s'est rué vers ce théâtre des aventures du héros d'Eugène Le Roy (romancier de terroir) et de Stellio Lorenzi (réalisateur du feuilleton tiré de son oeuvre).
Toquade d'un moment disait-on... C'était mal préjuger de la suite : les mois ont passé et l'engouement pour ce village du Périgord Noir est resté le même. Il a même sensiblement augmenté : depuis leur présentation au public français les épisodes de Jacquou ont été diffusés aussi dans plusieurs pays étrangers. Et c'est maintenant une foule cosmopolite de touristes que se presse, comme en pèlerinage, autour des vieilles maisons de Fanlac.
Commune de 142 habitants aux ruelles bordées de maisons qui n'ont pas changé depuis des siècles et qui entretenues régulièrement par ses habitants, fiers de leur village. Les frontons portent souvent les dates de naissance en quelque sorte : 1680 pour la doyenne, 1740 pour la benjamine...C'est dans ces vieux mursdonc et alentour, que Stellio Lorenzi avait tourné la plupart des scènes de Jacquou.
Sa venue en 1968, avait fait sensation:
J'engage comme figurants, avait-il dit, tous ceux qui ont un
"visage, une gueule, du caractère" Je crois que tous
ensemble, nous ferons du bon travail. Chaque maison fournit ses
paysans et ses paysannes, ses vieillards et ses enfants.. Un
homme endossa la livrée du cocher de l'abominable comte de
Nanzac, le tyran de Jacquou; un autre resta le cultivateur qu'il
était.. mais dans une tenue d'un autre âge. Un fermier de
Rivière-Basse, M. Louis Blan, se fit meunier. Il raconte :
Ce n'était pas tout... Ces Messieurs de Paris avaient encore
"engagé" mes vaches, mon cheval et mon âne. Un âne
bougrement intelligent, d'ailleurs. Regardez-le dans son pré. On
dirait qu'il tient encore son rôle.
A Fanlac les enfants manquèrent plus ou moins l'école. Et l'on
ne sonnait plus la cloche de l'église sans avoir sollicité
l'autorisation des ingénieurs du son. Les chevaux eux-mêmes
avaient appris à hennir sur commande... On se laissait
patiemment maquiller, et, les tournages du jour terminés, on
allait chez le boulanger en coiffes et en sabots, comme sous la
restauration. Le village, en un mot ne vivait plus que pour son
"croquant".
Mais les plus belles fêtes ont une fin.Un beau matin, il fallut
se séparer. Et c'était grand dommage car comédiens et figurants
étaient devenus les meilleurs amis du monde.
Merci ma bonne Marie, lança Noël Roquevert à Marie Beusse, une
villageoise qu'il avait eue pour partenaire. Et sans façon, il
l'embrassa-rougissante- sur les deux joues, tandis que Francis
Claude distribuait des poignées de main à la ronde.
Quand la petite armée des "gens de la télévision"
eut plié bagage, chacun se prit à regretter le temps heureux
où tout le pays "faisait du cinéma". Si seulement ces
Messieurs nous avaient laissé nos beaux costumes de figurants,
soupirait-on, on les aurait gardés comme souvenirs; on aurait
pu, plus tard, les montrer à nos petits-enfants.
Les antiques demeures retournèrent à leur silence, à leur
anonymat sur le plateau désolé où, l'hiver, le froid fait
craquer le coeur des vieux arbres.
Ils étaient bien rares, à l'époque, les
visiteurs qui s'en venaient voir, de dimanche, la maison de
l'excellent abbé Bonal ou encore la ferme délabrée de
Combenègre où s'était écoulée l'enfance de Jacquou... Encore
ne s'attardaient-ils pas. Ils ne faisaient qu'une halte brève
avant de rallier Périgueux à Sarlat. Heureusement, il y avait
toujours le confit d'oie, prestiguieux ornement des tables
périgourdines. Et c'est par l'entremise de cette spécialité
gourmande que la bonne nouvelle est arrivée : un
assistant-réalisateur-qui avait su nouer des relations
intéressées-écrivit un jour à un cultivateur pour lui passer
commande de confit. Et il lui annonçait post-scriptum, que le
feuilleton allait être enfin diffusé. Alors l'homme se
répandit dans les foyers : Nous allons nous voir à la
télévision!..."Jacquou" c'est pour bientôt.
Le soir de la première émission, Fanlac et tout le Périgord
étaient attentifs devant les récepteurs. Tout était calme,
encore au pays. Les châtaignes "blanchissaient" devant
le cantou; le vin blanc chantait dans les verres. Les feux de
sarments réchauffaient les vieux murs. Bref, Fanlac était comme
avant. Un village minuscule, sans âge, oublié... C'est après
le second épisode que tout, soudain, se trouva modifié :
bravant la froidure, des centaines de personnes se prirent à
courir les chemins du Périgord noir. Le dimanche, plus de 300
voitures convergèrent vers le château de l'Herm. Les pompistes
qui, d'ordinaire, à cette saison s'estiment démobilisés,
avaient repris du service. Des restaurateurs de la région -dont
les fouurneaux s'éteignent généralement à la fin septembre
pour attendre le retour des beaux jours- durent en toute hâte,
battre le rappel de leurs serveurs. Devant les sombres ruines de
l'Herm, les tapis de mousse piétinée témoignaient de
l'intensité du traffic. Une dame de la croix rouge était venue
tendre là son tronc de quêteuse et des marchands de marrons
avaient disposé leurs braseros à l'entrée du chemin. Fanlac
devenait, en un jour ou peu s'en faut, un village vedette.Depuis
cette première vague les bonnes nouvelles se sont succédées :
il y eut, d'abord, le classement de la commune comme "site
protégé" et puis l'eau sur l'évier en remplacement des
corvées quotidiennes à la fontaine publique.
Vive Jacquou! Il nous a apporté l'eau courante.
Le vieux presbytère n'en pouvait plus d'être un vieux
persbytère; mais, depuis des siècles, il n'y avait jamais eu un
sou de crédit pour l'entretenir ou le restaurer... Miracle! on
le retrouva, un beau matin, tout ceinturé d'échafaudages, avec
des ouvrieers affairés à soigner les murailles meurtries. Des
citadins louèrent des fermes abandonnées. Ils voulaient se
reposer là plutôt qu'ailleurs en fin de semaine. On vit même
surgir un écriteau particulièrement éloquent : "Maison à
vendre, Jacquou veillera sur vous". Les commerces
n'existaient guère à Fanlac. Toutes les transactions reposaient
sur le bon vouloir des marchands ambulants. Mais un cultivateur
avisé du hameau de la Galube, M. Roger, ouvrit, un bar-crèperie
"Le Croquant". Le maire M. Georges Berbesson, n'en
finit plus de se frotter les mains: Ce n'est que le printemps de
Fanlac, répète-t-il; ce n'est rien qu'un commencement.
En effet, une importante réunion a eu lieu, il y a quelques
jous, dans la commune, autour de M. Buffet, sous-préfet de
Sarlat, avec tous les responsables des sites et du tourisme que
compte la région. Fanlac a été classé cette fois
"village pittoresque de France"; on a décidé que des
crédits seraient affectés à diverses restaurations et à des
aménagements: que l'on insisterait, dans la propogande
touristique, sur la proximité des lieux enchanteurs que sont la
Vézère et Montignac; que l'on chasserait du village les
automobiles -ces anachronismes!" grâce à des parkings de
dissuasion aménagés à courte distance.
Les jeunes ne songent plus à s'expatrier. Et Michel Laporte,
jeune ouvrier maçon s'écrie : Ce feuilleton sur Jacquou, quelle
chance pour tout le monde. C'est de l'or. Il nous faudrait
maintenant des commerces, mais pas trop. Ah, si j'avais de
l'argent...
Il reste toutefois ici, comme partout en semblable circonstance,
quelques esprits craintifs: Nous sommes près des Milandes,
disent-ils...Les Milandes dont Joséphine Baker voulait faire un
"carrefour des amitiés internationales" Or, ce fut un
désastre. Les Milandes, en effet, s'enfoncent dans l'oubli et la
mélancolie des illusions perdures... Alors, Fanlac ne doit-il
pas résister au vertige de la notoriété et rester, tout
simplement le vieux pays de Jacquou? Ce n'est pas l'avis de
Jacquou en personne.
Seulement, voilà... Jacquou le Croquant n'a jamais existé. Il n'a vécu que dans l'imagination d'Eugène Le Roy, cet ancien percepteur au visage de barde breton, ce "romancier de terroir et du dimanche" que l'on a joliment appelé le "Balzac périgourdin".
Mais Jacquou incarne si bien les hommes de ce pays que chacun, à présent, se réclame de sa descendance! Et on peut très bien, malgré tout, envisager de lui élever une statue : un personnage ne peut être de simple fiction quand il exprime l'âme de tout un peuple.